Suite3 Shakespeare Furioso J.P DUPUY

L’équipe se distribue les figures aussi simplement qu’un enfant peut conventionner de la fiction par le sésame d’un « on dirait que.. ». Il suffit de l’avoir dit pour que. Ainsi le jeu peut se déployer sans état d’âme. Avec la figure on fait l’économie de tout un fatras psycho que Diderot pointait déjà dans son paradoxe. Bref, l’acteur exécute froidement sa partition sans pataquès ! Il s’investit autrement…On l’aura compris, on n’est plus près de Meyerhold que de Stanislavski. Au final, l’esprit libéré donne des ailes à l’imaginaire et à tout ce qui peut vous passer par la tête, voir qui vous traverse fortuitement. L’inattendu sera comme un bijou du jeu. Le « Witz » s’invite au banquet. Sauce piquante. Il importe d’avoir de l’esprit, de la présence d’esprit tant pour faire le jeu que pour le lire. Cela réclame de l’éveil du côté des sens et de mettre en sommeil sa majesté la conscience. Le meilleur de l’esprit vient en dormant.



Simulation/Simulacre/Représentation

Nous l’avons dit le simulacre nous paraît le postulat de base de ce travail. En général, la représentation n’est possible que par accord tacite que les signes présentés équivalent à une réalité. Pour que la représentation soit possibleIl ne doit pas y avoir de doute sur ce jeu de l’équivalence. Il y a un accord implicite qui fonctionne comme règle qui permet un déroulé conventionnel de la représentation. Or ce que d’emblée David Fauvel et ses complices mettent à mal c’est ce principe de base qui permet la représentation, il choisit de rendre aléatoire la représentation des choses…Il expose sans vergogne l’imposture et les procédés de dissimulation. Bref, l’acteur se montre sous son mauvais jour, c’est un menteur, un simulateur.Je laisse au grand Jean Baudrillard la suite de l’explication que j’emprunte à son ouvrage Simulacres et simulation. Que dit-il qui rend limpide la cérémonie où nous convie les Frères Fauvel ?

 

Digression 12
On peut donc être fondé
-c’est mon cas- à considérer tout représentation comme imposture ! J’avoue que, de ce fait, mes propres activités de création se sont heurtées depuis toujours à la sourdes hostilités de mes contemporains. J’ai personnellement toujours remis en cause la notion même de représentation dans mes travaux pratiques. Toujours manifesté mon hostilité à un théâtre naturaliste, réaliste-socialiste, néo-naturaliste…Si Brecht échappait à mes yeux, de ma part, à cette ire, c’est que son effet V et sa volonté de distanciation me donnait l’assuranceà minima- d’une critique, mise en forme théâtralement, de la représentation. Il y doncme semble-t-il- un affrontement qui n’est pas né d’hier entre deux conceptions du théâtre, l’une conservatrice qui repose sur des conventions que l’on est prié d’accepter sans broncher ( conception sur laquelle repose largement le théâtre privé et une grande partie du théâtre public) l’autre « révolutionnaire » qui met en crise ces mêmes conventions (Du living theater d’hier à Howard Barker aujourd’hui, en passantpêle-mêle-par le Radeau de Tanguy, le bateau ivre de Rimbaud, Carmelo Bene, Castelucci, Bono, Fabre, Garcia J’en oublie et des meilleurs). Bref, le Président Sarkozy qui ne comprend pas la différence entre théâtre privé et théâtre public a du mouron à se faireCar différence, il y a mais pas tant où l’on croit, qu’entre courants artistiques antagoniques qui a fleurets mouchetés se livrent un combatà mort !

 

Digression 12
Mort au nombre desquels on peut désormais me compter,
le comité d’experts de Basse-Normandie après ma « Jusémina » produite en 2003, ayant éconduit mes propositions de travail. L’affaire est depuis longtemps entendu Pour ce qui est de l’artiste qui refuse de jouer le jeu de la représentation pure et dure ( dont j’étais) il est facile de le stigmatiser…On le dira « raté » puisqu’il ne va pas au bout. Le bout serait que la représentation soit « achevée », qu’elle repose sur un savoir faire où l’acteur doit bien faire son métier, que rien ne dépasse ! Que la tromperie soit impeccablement conduite ! que chacun en ait pour son argentLe public, les tutelles, les institutions ! Désolé, je connais la musique !

Désolé…Le combat (sur le fond) continue…Je ne suis qu’un cadavre braillard…Qui ne creuse que sa propre tombe, mais je ne la fermerais pas ! Comme j’aime le rire de Sandra Devaux dans Shakespeare/Fracas !

 

Il dit ceci : D’abord que la représentation pose le principe d’équivalence du signe et du réel. La représentation ne se justifie que par référence à un réel, lequel du coup, va de soi !

Que si on remplace la représentation par une simulation avouée, on s’inscrità l’inverse- dans une mise en abîme du signe qui perd toute valeur de référence. Le signe devient signe de mort assassin de toute réalité qui devient de fait pseudo réalité !

La simulation (reconnue ici comme parti pris des Frères Fauvel) provoque d’emblée, doute et inquiétude sur la réalité du réel ! Peut–on prendre ce que l’on voit pour argent comptant ?

Cette question vaut pour la réalité dans laquelle j’inscris ma vie (mon tous les jours) comme pour le spectacle auquel j’assiste. Baudrillard dira « la simulation enveloppe tout l’édifice de la représentation comme simulacre, à l’opposé la « dissimulation » des moyens du jeu institue la représentation comme réelle et garante d’une réalité indiscutable.

Il est bien clair que ceux qui se satisfont de la réalité telle qu’elle se présente à leurs yeux, qui ne veulent pas la remettre en question d’aucune manière, pas plus que se remettre en question l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, ne devraient pas tirer grandes satisfactions des facéties des frères Fauvel ! C’est une affaire entendue.

Quant aux autres, qu’un léger ou profond doute habite, il voudront bien profiter des vertus du théâtre qui aurait pour but (suivant son étymologie) d’être le lieu du voir. Où le voir s’apprend et s’interroge ; en même temps qu’on nous donne à voir.

Alors l’image dans le simulacre que devient-elle ? Baudrillard lui reconnaît quatre statuts possibles : elle est reflet d’une réalité profonde, masque et dénature une réalité profonde, elle « masque » l’absence de réalité, elle n’est qu’à elle-même redevable d’une réalité.


Simulation/Stimulation


« Shakespeare de fracas et furies » explore tous les statuts de l’image et au bout du compte c’est une économie de la simulation qui triomphe. Le mensonge ou le faux, sont les données constantes par lesquelles adviennent une vérité ou du vrai possible.

Othello, Hamlet ne répondent plus d’une réalité historique dont David Fauvel reconnaît qu’elle lui importe peu : soit qu’il n’en ait pas connaissance, soit que trop de doutes et de questions, d’exégèses et commentaires, aient rendu caduque la référence historique. Expulsion de la référence à l’histoire ( la grande comme la petite).

Si l’exploration/jeu ne renvoie pas à un savoir enfoui, une vérité perdue, un trésor caché de l’histoire de l’humanitéAprès quoi court-elle ? et qu’est-ce qui s’accomplit assez gratuitement dans cette mascarade ?

Passons sur le scepticisme teinté de nihilisme qui sanctionne l’absence d’un dieu quelconque et pas même de la science pour y surseoir. (passons, mais apprécions le quand même !)

La où toute vérité se dérobe…La croyance devient flottante et donc se réinscrivent et réactivent des mœurs et pratiques du lointain ( de l’enfance).

Exorcisme, peur, panique, retrouvent leur empire. Du sacré au maléfice, en passant par le sortilège une « messe » noire se célèbre ! et je laisse à Baudrillard le soin de conclure : « Surenchère des mythes d’origine et des signes de réalité. Surenchères de vérité, d’objectivité et d’authenticité secondes » (secondes soulignée par nous, pour aiguiser le paradoxe comment une surenchère de vérité peut-elle s’inscrire en second rideau ? au lointain, avons–nous répondu). Mais laissons Baudrillard terminer : « Escalade du vrai, du vécu, résurrection du figuratif là où l’objet et la substance ont disparu. » Ainsi le Shakespeare des frères Fauvel à travers une pure fiction détachée de son référent Shakespeare, à travers tous artifices possibles (y compris l’hyper réalisme d’une poupée gonflable) nous donne à vivre (si l’on y consent) notre réalité dégagée de toute emprise idéologique. Notre réalité de « spectateur » et d’acteur d’une histoire à visiter comme théâtre d’ombres (Platon ?).

Le spectacle nous renvoie à l’indicible de notre présence au monde.Travaux pratiques sur le principe d’incertitude. Comme dit le proverbe chinois : ce n’est pas la vérité qui compte mais la voie que chacun choisit et emprunte pour sa quête. Shakespeare/Fauvel and Co balise un chemin et invite chacun à un parcours vers sa vérité personnelle et historique. Simplement, ils nous y invitent sans nous forcer la main. Parce que chacun n’a d’accès possible à son histoire que par une tentative d’élucidation personnelle et singulière. Rendre une parole possible, offrir termes et cadre de symbolisation, voilà l’étonnante proposition des frères Fauvel, en toute innocence. Aux innocents les mains pleines… Servez-vous.

 

Femmes et continent noir


Noir serait le paradigme d
Othello. De fait on y voit le noir, décliné de toutes façons. De la noirceur (toute morale) d’un Yago à ce noir (soupçon du sexe, du trou, du trou du cul) en passant par peau et masque noirs ou blanc de l’acteur, d’OthelloEt enfin de Desdémone dont le noir dessein fut de se donner pour femme au Maure (au Mort ?). Avec Desdémone et Ophélie la femme devient l’option de recherche, le vecteur du mystère féminin est retenu comme fil conducteur du spectacle. La femme que Freud tenait pour un continent noir…va, ici, s’interroger y compris pour ne pas dire surtout, dans la figure de l’acteur (se souvenir à bon escient que la scène élisabéthaine était interdite aux femmes et qu’il y eut un certain Gordon Graig pour regretter qu’un jour la femme ait pu y paraître. Ce dernier arguant justement, de l’impératif du simulacre qui voyait l’acteur masculin (jeune de préférence) sommé de jouer une femme. Graig se voyait donc par la présence d’actrice, privé d’un plaisir dont…N’insistons pas. Il reste néanmoins vrai qu’un acteur ne peut qu’aspirer à s’incarner en femme. Tentation qui n’est pas la moindre des choses ! Bien entendu, une actrice peut renverser, avantageusement, la proposition, mais le mystèrecroit-on- en sera moins palpable.

 

Digression 13
J’ai la douce obligation de revenir au théâtre des Paroles de Valère Novarina et de le citer à nouveau d’abondance. « C’est le corps pas visible, c’est le corps pas nommé qui joue, c’est le corps à organes. C’est le corps féminin. Tous les grands acteurs sont des femmes. Par la conscience aiguë qu’ils ont de leur corps de dedans. Parce qu’ils savent que leur sexe est dedans. Les acteurs sont des corps fortement vaginés, vaginent fort, jouent d’l’utérus ; avec leur vagin, pas leur machin. Ils jouent avec tous leurs trous, avec tous leurs trous, avec tout l’intérieur de leur corps troué. Pas avec leur bout tendu.Ils ne parlent pas du bout des lèvres, toute la parle leur sort du trou du corps. Tous les acteurs savent ça. Et qu’on veut les en empêcher. D’être des femmes et d’vaginer. On veut qu’ils indiquent, montrent une chose après l’autre t dans l’ordre, pas qu’ils se montrent. On veut les réduire à n’être que des télégraphes à émettre et exécuter, à transmettre des signaux avec leur corps d’une tête à l’autre, des phallus à sens, des membres mâles tendus pour désigner, des flèches bien dressées à pointer l’sens, des indicateurs et des exécutants. Dans le sens, dans le bon sens,pour que tout reste dans l’ordre normal ». Ce n’est pas un hasard que corps s’écrit avec un s…Le corps est pluriel, on le sait. Les frères Fauvel ne sont pas des indic’s : ils ne prétendent rien nous apprendre mais nous mettent en veilleuse, en état de veille. En commencement. À naître.

 

Pour revenir aux femmes et au continent noir. On conviendra sans peine, que la femme longtemps et hélas encore, tenue en lisière, en sujétion (privée d’être sujet) en produit dérivé (poupée gonflable et autre objet support), renvoyée à la tâche exclusive de reproduire l’espèce (en quoi elle n’avait de précieux que son ventre), la femme n’a vu que, dans des temps récents, sa réalité de sujet historique et pensant, identifiée et reconnueMais comme nous sommes dans l’aire des commencements, restent bien des sujets d’interrogation.

Et justement les frères Fauvel en rebaptisant et requalifiant Othello en Desdémone et Hamlet en Ophélie, s’emparent de nouveaux fils conducteurs comme fil d’Ariane/ma sœur, pour fouiller et déballer les trésors cachés de ces œuvres. Pour aussi se ré-approprier les œuvres comme de nouveaux labyrinthes. Changer, si vous voulez l’angle d’attaque et essayer un décentrement. S’en offrir la fantaisie, par goût du jeu, pour l’amour du théâtre autant que des femmes. Il n’y a pas là, une détermination « politique » particulière. Juste un : essayons, pour voir, un laisser aller c’est une valse. Faire valser les préjugés et autres convenances. Aucune provocation ou profession de foi féministe n’est nécessaire. Plus simplement, curiosité et espérance de plaisir ; d’un plus à jouir. On sait l’homme batailleur, jusque et y compris dans l’amour. Du lit, comme champ de bataille (grande préoccupation dHoward Barker, autre héritier du grand Will) Ophélie, Gertrude (mère dHamlet à la cuisse légère) en témoignent.

Massacre, crimes et corrida accompagnent l’embrasement des corps. Avec Ophélie embarquement pour Cythère. En prime visite du Mémorial de Caen. On cherche une île, il paraît que Houellebecq en aurait trouvé une ! (il est né à la Réunion…Comme d’aucun que je ne citerais pas. Réunion, île Bourbon divine et royale où la beauté des femmes excède l’imaginable !). Sandra, Stéphane, Fabienne : mon île.


Branle bas de combat

 

Ben oui ça branle , ça branle bas, ça copule et fornique…C’est ça aussi le bonheur du simulacre ! Combien indispensable à la représentation d’un meurtre ou d’un rapport sexuel. Quelle misère que le réalisme convoqué pour de telles nécessités ! Avec le simulacre, la sauce tomate et d’abord sauce tomate avant d’être sang , l’eau est de l’eau avant que d’être des larmes. Cela va et vient du dérisoire au fantastique avec au piano le spectateur lui-même. Il monte ou descend l’image à sa convenance.


Digression 14

Pour avoir vu le Hamlet de Thomas Ostermeier en Avignon, j’ai pu m’y régaler comme beaucoup de la scène initiale de l’enterrement du père et de tous les simulacres dont Ostermeier gratifie sa production mais au total l’économie d’une représentation orthodoxe, le respect du code et des conventions théâtrales l’emportent ! Et donc Ostermeier donne au simulacre le statut d’un piment, un supplément d’âme à sa mise en scène par le simulacre ravalé en procédé exotique. C’est là une signature courante du théâtre allemand dont Lavaudant fut et reste en France une brillante variante. Nous eûmes l’occasion de le voir -si ma mémoire ne me trahit pas- au théâtre d’Hérouville-Saint-Clair, avec un Shakespeare inspiré de Carmelo Bene. Ceci pour dire que le travail des Frères Fauvel s’inscrit dans un contexte et dans un paysage où ils avancent sur une économie qui leur est propre mais sur un questionnement largementet c’est tant mieux- partagé. Nous sommes dans la problématique d’un « Hamlet de moins » et du « ceci n’est pas »…Problématique d’en dire et montrer moins et de laisser silence, béance, omission, amputation, absence nous instruire d’un sens nouveau possible. Au je vous en donne plus, succède un je vous en donne moins…En quoi la « surenchère » peut rejoindre son contraire dans une heureuse dialectique.... (à suivre) ....

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Dernière mise à jour de cette page le 07/02/2009

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