suite2 Shakespeare Furioso J.P DUPUY

À partir de rien
L’homme advient

Donc on part de rien. D’un rien qui frise la dérision d’exister. Presque rien. Rien de plus impalpable et dérisoire que le souffle qui m’habite…Du vent !

Je suis venu au monde : baudruche gonflée d’air…Rien de plus que cela…Combien fragile. Naissance de l’enfant . Arrivée d’un ballon gonflable ! Ça pète pour un rien, un bébé. Un ballon. Simulacre pertinent. Éloquent. Pas besoin de discours. Nous sommes un sac gonflé d’air. Réduit à cette grandeur- ! Gonflé le mec ! Trou d’air, tas d’air agglutiné dans des boyaux voilà toute notre grandeur que de se voir réduit à cela.

Imbu de soi ou de l’air que l’on respire. Grenouille ou bœuf. Pathétique, ridicule et sublime. Dérisoire présence au monde ! excusez-moi, je ne fais que passer ! Voilà , ne cherchez pas midi à 14h , la vérité serait juste dans cet attrape nigaud d’une image/corps/objet dérisoire et ridicule à qui vous donneriez les attributs de la royauté, autrement dit de la grandeur ! Cela donc ne dépend que de vousComme étrangement les parties les moins nobles du corps (qualifiées de parties basses. le sexe quoi !) peuvent dans l’amour, être élevées au pinacle, encensées, adorées sous l’effet d’éros triomphant. Cette activité qui ne regarderait personne,.serait cependant, sensiblement la même pour tout le monde, à l’insu de tous !

On fait donc mystère d’un secret de polichinelle. De quoi rire ! Chacun sait d’où il vientD’une scène. D’un théâtre d’ombre. On en vient et y revient ! Beckett en a fait une pièce admirable « va et Vient » variation sur les sorcières de Macbeth. Avec Fracas et furies retour sur nos origines. Retour sur un spectacle d’avant la naissance. Juste avant. Avant le commencement et encore avant. Nuit des temps.

L’acteur

Les acteurs sont magnifiques : elles et lui ! (lui : stéphane Fauvel). David Fauvel, quant à lui, ne fait qu’une brève « apparition ».

Dans ce théâtre magique d’apparition/disparition, ce n’est pas rien ? mais, évidemment de leur côté, Stéphane Fauvel, Fabienne Guérif, Sandra Devaux montrent une créativité, une invention et intelligence de jeu, une sensibilité, à vous couper le souffle.

Il et elles, sont terriblement beaux et bouleversants. Pour eux, rien n’est jamais acquis…Ils sont en conquête permanente, en « risques et périls » permanents, dans un jeu funambulique et somnanbulique qui aurait séduit Jean Genêt. Acrobate du signe, porteur et porte-faix de toutes images et défroques, ils s’habillent de splendeurs arrachées au néant, à la boue. Ils font briller le tout-faux de mille éclats du vrai.

Magnifiques sont les actrices. Magnifiques et superbes. Jamais porteuses d’émotions convenues et confortablement octroyées. Elles vous attendent au virage, se parent d’extravagances et d’oripeaux pour s’afficher en tenue de gala.

La nudité « suggérée » leur va comme un gant…La pudeur travaille à configurer élégance et panache. Prêtresses d’un culte qui invente le sacréCe sont de sacrés nanas que ces deux comédiennes ! Et lui, Stéphane Fauvel est un foutu monstre ! Il excède tout qualificatif : « génial » me souffle ma voisine (lycéenne de son état).

 

Digression 7
Stephane Fauvel a longtemps opéré à lAstrakan de Médéric Legros. Le théâtre de l’Astrakan et Médéric, ont disparu de nos horizons théâtraux. Mais pas de nos mémoires ! Finalement, à travers ce Shakespeare qui ne doit rien à lAstrakan, on se surprend et se sent saisi d’un brin de nostalgie. Pardonnez-moi, il y eut un temps où lAstrakan me servait d’oxygène, m’aider à respirer. Une histoire de souffle, de respiration court de lAstrakan d’hier aux « Furies » d’aujourd’hui. Comment rester fidèle à soi-même. Se tenir en vie. Que la vue et la lucidité ne baisse pas. Tenir son pas.

 

Stéphane Fauvel est un acteur « valèrenovarinien » ! Notre Louis De Funès ! Notre « lettre aux acteurs » en chair et en os. Quel homme ! Quelle femme ! Un Tirésias, une Cassandre…Un acteur-né, fou à poings liés, acteur en personne, en toute majesté.

La scène le transcende. Le réduit en cendres, le met en ébullition, en transes!

Transes et cendres pour une majestueuse transfiguration. Acteur/Roi, voilà le cadeau, le trésor, le don de Stéphane Fauvel ! Et d’ailleurs il s’en fout ! Applaudit-on l’air qu’on respire ? Il est comme ça. C’est à prendre ou à laisser. Comme les deux déesses qui l’accompagnent, il se contrecarre des lauriers et compliments de bas étages. Ensemble, ils ne font qu’aimer faire ce qu’ils font et en tirer une gloire quelconque, n’est pas de leur souci. Je sais. Ils n’ont du paraître que l’appât du jeuEt non du gain. Pour le gain, ils se paient du plaisir qu’ils prennent au jeu et accessoirement du plaisir qu’on peut prendre à les voir jouer.

Ne confondons-donc pas l’accessoire et l’essentiel. Aucun tape à l’œil n’est ici, convoqué. C’est un théâtre qui fait de l’effet, sans effets. Sans effets de manche. Sans effets de performance. Un malveillant pourrait dire le contraire : il n’y a que des effets qui sur moi ne font aucun effet. Le songe est creux ; ça sonne vide. Wouais. Le risque existe.


Digression
8
«
L’acteur qui joue vraiment, qui joue à fond, qui se joue du fondet il n’y a que ça qui vaut la peine au théâtre- porte sur son visage, son visage défait (comme dans les trois moments : jouir, déféquer, mourir), son masque mortuaire, blanc, défait, videvide partie du corps et non plus recto expressif d’la tête posée su’l’corps potiche- il montre, blanc, son visage, portant son mort, défiguré. L’acteur sait bien que ça lui modifie réellement son corps, que ça le tue à chaque fois. Et l’histoire du théâtre, si on voulait bien enfin l’écrire du point de vue de l’acteur, ça ne serait pas l’histoire d’un art,d’un spectacle,mais l’histoire d’une longue sourde, entêtée, recommençante, pas aboutie, protestation contre le corps humain. » Voilà ce qu’écrit Valère Novarina dans son Théâtre des paroles. Propos qui éclairent singulièrement le jeu, l’art de Stéphane Fauvel et de ses partenaires. Il s’agit d’une proposition de théâtre orchestrée par David Fauvel, lui-même acteur, proposition d’un théâtre d’acteurs conforme au souhait de Valère Novarina avec débauche de masques blancs mortuaires…réversible en masque noir tout aussi mortuaire. La mort configure la scène comme cimetière…Genêt encore !

 

Présence. Les acteurs ne sont pas captifs d’une représentation. Ils ont parfaitement le droit d’être présent. Ëtre ce qu’ils sont, constitue une des références de leur jeu, à partir de quoi, ils produisent des écarts de conduite. Ils montrent autant qu’ils se prennent pour. Ils jouent d’eux-mêmes, sur eux-mêmes. Ils n’ont pas à s’oublier ou s’absenter, à s’effacer derrière, à occulter leur présence, ni à dissimuler leurs activités. L’activité ,répétons le,c’est un jeu.

 

Digression 9
Ils ne respectent rien.
Rien de l’ordre culturel établi. Ils ne sont pas savant et ne prétendent pas l’être. Pas savant de savoir mais instruits du jeu. Comme les enfants qui s’éduquent en jouant et font la nique à l’éducation que l’on prétend leur donner. Hélas ça se gâte en vieillissantLes idées généreuses de notre chère Françoise Dolto sont loin, très loin d’être devenues la référence éducative si compatible avec l’amour dont on prétend pourvoir nos enfants. Hélas, de quel amour accablant sont-ils encore trop souvent l’objet. Enfant-roi ? C’est tout juste une bon vecteur de vente bien efficace via les agences de publicité. Le parti pris de l’enfance, de l’amour et de la connaissance offre dans cette Furie-Shakespeare une synthèse brutale et barbare dont la violence dissuaderait d’y conduire nos enfants…Et pourtant, on s’interroge d’un comment, ils (les enfants) en percevraient le sens et l’histoire. Mais le lien Mort et enfance reste tabou…Sauf, quand cela dégouline, sans vergogne, du petit écran. Alors on fait comme si…Comme si l’enfant était « abstrait » du monde…Une pure abstraction. Tartufferie.

 

Irrecevable/improbable/inimaginable


Iconoclastes,
insolents, désinvoltes. Tout est permis à l’acteur. Acteur : c’est l’alibi. C’est pour de rire ! l’acteur tue , se tue, massacre, assassine, se paie toutes les turpitudes possibles et « inimaginables » ! Inimaginables…Voilà bien l’enjeu : défier l’imagination. Rendre vraisemblable, l’invraisemblable et donc pensable, l’impensable ! Paul Valéry avait raison que d’estimer la philosophie seulement opératoire dans ses balbutiements : « Toute philosophie ne vaut que par son état naissant et devient ridicule si on essaie de la rendre complète et mûre ». Donc la philosophie se déploie ailleurs que dans son enclos. Peut-être là

Dans ce Shakespeare là, si improbable que cela puisse paraître.

 

renversant


Pour l’acteur s’opère un renversement des valeurs. Il brocarde tout ce quidans la vie- se donne pour sérieux, réel, vraisemblable, vrai. Pouvoir, amour et compagnie deviennent des foutaises…Nos vies si justifiées touchent à l’injustifiable : vies ..de cadavres, de déjà morts, de jamais nés. Entre la vie et la mort le lien est ténu et étroit et le théâtre resserre ce lien jusqu’à la rupture. Le théâtre nous offre à mourir dans l’enchantement ! quelle excellente chose que s’abstenir de vivreLes acteurs consentent à ce sacrifice…Enfin y consentent plus ou moins. Sur cet assentiment pourrait reposer des mises à l’épreuve difficiles si l’on accordait le droit de faire l’acteur sur une telle base. Pardon, acteur ? Vous voulez être acteur ? Wahou!

 

Digression 10
Ce sentiment d’exigence extrême, nous avons connu à Caen une équipe de théâtre qui l’aura porté au zénith 10 ans durant , dans les années 80, du côté d’Hérouville Saint Clair. C’était le Théâtre d’Ostrelande de magnifique mémoire. Il y avait chez les acteurs d’Ostrelande une brûlure, un feu qui conférait à leur tentative, la marque du sacré. Ainsi parfois la mémoire du théâtre peut passer loin des théâtres établis. Loin de lordonnance culturelle. Peut-être même que les formes à naître, naissent toujours ailleurs que dans le creuset de l’institution. L’art se fait hors cadre. Que ce « fracas » se passe au CDN ne me trouble pas outre mesure. La contradiction travaille et le CDN peut en être un bon endroit. Ne voit-on pas, en Avignon , plus de subversion, d’audace et de risques pris dans le IN plutôt que dans le OFF…C’est un fait peut réfutable. C’est l’intelligence et le mérite de l’institution que de mettre en danger son existence propre pour défendre l’art. À moins que cela soit l’intelligence et le courage de son directeur ? qui peut répondre à cela ?


Grundsprache


Le Grundsprache existe en allemand mais est méconnu en français : c’est le parler souterrain. Ostrelande dont j’ai parlé en digression user du Grundsprache et soumettait les textes à un itinéraire souterrain. La vois s’envolant le lieu de la Grundsprache c’est le corpstout le corps- et surtout les parties basses ainsi honorées de la visite vocale. Parler du ventre, sortir la voix des boyauxC’est bien autre chose que jouer avec ses tripes même si la Grundsprache provoque des frissons. Donc, les acteurs du Shakespeare nous en donnent et travaillent la voix dans le terreau du corps. « Hamlet » sera donc d’abord une déjection vocale. (Stéphane Fauvel) Produit d’un accouchement sonore. Accouchement par la bouche d’un corps nouveau-né ! d’une bouillie de sons désarticulés va sortir le bien nommé. Hamlet. Entrée fracassante dans le monde turbulent des paroles. Un « nom du père » perdu ou père du, se met en circulation. Hamlet le portera de bouche en bouche, de bouche à bouche. L’homme donne la vie dans le souffle de l’énoncé de son nom. Non seulement la voix prend corps mais configure un territoire, s’approprie l’espace. Magnifique travail, très finement réglé, de la voix/micro de Sandra Devaux jouant Hamlet. Voix microcosmique. Bien pourvue de « basses », la tessiture vocale « parle », nomme un corps étranger présent au corps réel. Une étrange alchimie fait chant choralEt Hamlet se déploie comme figure temporelle intemporelle. Emprise du corps sur l’espace par le médium vocal. Sandra signe son Hamlet.

 

Figures


Pas de personnage. Pas de profondeur et pesanteur psychologiques des personnages.Serait-il possible de jouer Tchekhov comme ça. Je le crois. C’est donc la figure qui dans ce théâtre fait loi ou dirons-nous fait signe. La figure comme une pièce de jeu d’échec, ou comme une carte, obéit à des déterminations qui lui sont propres, possède des attributs précis, des signes distinctifs et par conséquent l’acteur s’investit ou pas, au gré des circonstances de telle ou telle figure. Il n’est qu’un locataire très provisoire du rôle ou du personnage qui n’est qu’un attribut parmi d’autre.

La figure permet une grande souplesse d’investissement pour l’acteur. Favorise le cache-cache et un jeu subtil de substitution, voire conduire, par brouillage des cartes, à des confusions : prendre Hamlet pour Ophélie par exemple, puisque l’un et l’autre se suicide. Interchangeabilité qui révèle combien « être soi » ne tient qu’à peu de chose ! Nous ne sommes pas grand chose en soi, si roi soit-on, tontaine et tonton !

 

Digression 11
Jean Lambert-Wild
accueille ce Shakespeare dans ses murs. Entre ce spectacle et son cheminement poétique personnel, on se demande ce qui peut faire lien. À coup sûr il y en a car Jean Lambert-Wild, sait-on laisser dire, cultive une certaine passion pour la magie.

On a pu récemment lire ceci : « La scène est une patrie imaginaire de substitution », il aurait pu l’écrire. Et puis les acteurs de « Furie » mâchent et remâchent des chimères. Ils se produisent dans un théâtre de demain qui serait déjà là…Qui aurait toujours était là. Bref, un jeu subtile de substitution serait en cours....(à suivre)  

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Dernière mise à jour de cette page le 07/02/2009

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