Suite Shakespeare Furioso 1

(suite)

igression 4
Les frères Fauvel
ne trichent pas avec ce qu’ils sont : acteurs ! Schauenspieler en allemand ( Il y a spieler en allemand pour désigner chez l’acteur d’abord sa qualité de joueur Spieler = joueur…Les comédiens rassemblés par les frères Fauvel mériteraient de s’appeler schauen-spieler, y compris pour le verbe schauen qui veut dire regarder, contempler, examiner. Desdémone et Ophélie ne sont que des produits du jeu de regarder, de la fabrication à vue d’imagesEt de sens ! Jeu d’exploration conduit avec le spectateur, sans préjuger de rien, en se libérant du texte ramené à une fonction de stimuli (autre grief possible). Le sacrifice du texte (incontournable dans cette proposition) permet de débrider un imaginaire : celui des acteurs d’abord, celui des spectateurs ensuite, confronté à celui des acteurs. Tout l’art serait là comme un art divinatoire. Pressentir et traduire notre présence au monde à travers ce jeu de formes et ces conventions-là ; c’est reconnaître au jeu théâtre un pouvoir, une puissance d’exploration qu’il se voit le plus souvent dénié ! Bref, ce théâtre s’investit d’un pouvoir extraordinaire et d’une fonction « phénoménale »…Qu’on ne lui reconnaît que rarement aujourd’hui. Dans le même mouvement, c’est aussi, investir l’acteur d’un pouvoir considérable. Les acteurs cependant, jouent et seulement celaLeurs propositions sont donc dénuées de prétention !

Ce qui est prétentieux c’est le commentaire que l’on en peut faire…C’est-à-dire mes propres propos . Eux, ils jouent et moi je cause. J’en demande pardon pour ce qui par là, se dérobe au bonheur du théâtre.

Si tu texte, ils s’en « tamponnent » (déclaration fracassante !) du simulacre, ils usent et abusent, ils en vomissent, en inondent le plateau, s’en gargarisent jusqu’à l’ivresse. C’est ce qui s’appelle s’envoyer en l’air ! En veux-tu, en voilà ! La Compagnie des furies fait jeu de tout bois ! Fracassant ! Furioso ! Tout y passeMême le déchet. Aucune censure ni retenue. C’est aussi cela qui permet autorise le partage du jeu avec le public ! Il n’y a pas eu de pré formatage pour instituer un nouveau système de valeur ! Les frères Fauvel s’en tiennent au jeu, à tout le jeu et rien qu’au jeu. Ils n’ont rien à prouver, ils naviguent au gré du vent dans le vaste océan Shakespeare . Du rire aux larmes…l’avis de tempête, ne les a pas dissuadé de prendre le large.

Au commerce des sens, la larme
vaut son pesant de caramel mou

L’hypothèque du texte levée; le jeu-travail proposé peut explorer tout ce qui relève du voir, de la vision, du voyeurismedu regard ! Et là où il y a des yeuxLes larmes ne sont pas loin.

Les larmes, les souffrances sont ressort inépuisable du dramatique. Et du grotesque ! La douleur burine la face, la déforme grossièrement. C’est une charcuterie sans charcutier. Le chère visage se décomposeDésordre ! le visage est un paysage, un champ de bataille !

Pas loin d’avoir l’arme à l’œil. Rasoir ou couteau. « J’ai pris un couteau dont la lame était acérée », non ! ce couteau n’est quune réminiscence des Chants de Maldoror, version Mathias Langhoff, rôdant encore sur le plateau du trente-deux de la rue des cordes.

Ce n’est pas à la gorge que se porte le couteau mais en travers de l’œil !

Le théâtre des furies s’attaque à l’œilCe qui se voit à vue d’œil ou ce que l’on croit voir…Car l’œil se configure à une idéologie…Il est un organe servile de l’homme ou de l’idée que l’on se fait de l’homme. Ainsi, on ne peut pas se voiren peinture, dit-on ? Bel aveu. Mais arrivez-t-on à se voir en voir en théâtre ? Que sait-on de cette possibilité là ? Nos contemporains n’en savent pas grand chose, semble-t-il…Ils se regardent ailleurs. Croient pouvoir se voir ailleurs ! En dépit de ce que se voir et voir le monde…Prendre la mesure du regardserait le contrat propre au théâtre. Les frères Fauvel ne s’intéressent qu’à se contrat-là. Ils mettent le regard sous conditions. Par quelle procédure arrive-t-on à voir ? Qu’est-ce que c’est ? Comment s’en inquiéter et interroger ce que l’on croit être un ordre naturel des choses. Comment couper court à ce qu’on voit ? Comment voir autre chose que ce que l’on voit en sachant que c’est la même chose ? Voir de travers, en biais, en long et en largeÀ travers quels filtres ! Voir et discerner pour asseoir un discernement. Une clairvoyance. Y voir plus clair.

Digression 5
Cela fait un bail qu’on le sait,
mais nous avons avec Stéphane Babi Aubert, un grand de la lumière à Caen. Sa Desdémone nous confirme toute l’étendue de son talent. La surprise vient donc de Thalie Guibout qui fait avec Ophélie son entrée dans la courre des grands. Belle continuité dans la conduite du clair/obscur de l’une à l’autre pièce. Et certainement, le travail rigoureux et soigné des artistes techniciens maison (CDN) n’est pas étranger à la réussite plastique et audio-visuelle de l’entreprise. Car il ne faut pas s’y tromper, si le jeu fait ici bonheur du jeu, c’est aussi par un travail d’équipe de tous les instants. Belle élégance de la part de l’équipe technique, à soutenir le propos, sobrement et efficacement.

Ceci dit : peut-on voir le monde autrement qu’à travers des larmes ? Non, pas vraiment…Alors, à moi la bouteilles, broc, carafe, verres…À moi la bassine ! Pleine d’eau de larmes !

Je veux une bassine de larmes toujours à porter d’yeux ! Je veux, je veux ma dose de compassion, d’indignation, de bruits et de fureurs ! Mon bain de larmes quotidien. Wouais !

Digression 6
Wouais, pour l’émotionnel au quotidien, y’a bien la téléMais la télé, c’est sec, ça pleure pas…Moi comme tout le monde, j’ai l’émoi humide. Le drame humain me liquéfie,M’attendrit, c’est cela ! .Avec la télé, pas moyen de s’attendrirAu contraire, avec elle, on s’endurcit. On se sent tellement impuissant, pas possible d’intervenir ! la télé c’est une fatalité…ça déroule son fleuve d’images inexorablement ! ça rend le malheur, indifférent ! ça broie sans cesse du noir…C’est mieux quand on l’éteint. Ça soulage.Le théâtre a le bénéfice de la rareté. Et le bénéfice de rassembler une foule. Mais on pleure de moins en moins au spectacle car on est « vacciné »…On a un Président (Shakespearien !) qui « surfe » sur l’émotionnel et le compassionnel…Un vrai professionnel de l’indignation calculée. Concurrence déloyale.

Alors les larmes ? De vraies larmes ? ça peut s’acheter où ? Du drame humain garanti grand teint…Où peut–on s’en faire livré comment ? À l’enseigne du commerce des sens, on se rend au théâtre !

Larmes, mon doux souci. Activité compassionnelle. « Ô Satan (théâtre) prends pitié de ma longue misère. »

Attends, tu veux des larmes ? Attends, c’est bien ça, tu veux des larmes et du sang ? Oui ou merde ! Ah pardon, tu veux des larmes du sang et de la merde ? Oui, putain! Ah pardon tu veux des larmes du sang de la merde et une putain! Ah mais toi, tu ne te torches pas avec le dos de la cuillère! Ah pardon maintenant, il te faut un torchon, une putain, le dos d’une cuillère, de la merde, des larmes, du sangEt puis quoi encore ? Tu n’as rien demandé ?

Pardon tu rigoles ? Parce qu’en plus, tu rigoles ? Va te faire foutreMerde à la fin ! Non attends c’est mieux en anglais ! je te le dis : fuck you ! Putain ! Putain de ta merde ! Espèce de Roi ! Roi dUbu, d’abus, t’as bu ! Pauvre type ! Pour qui tu te prends ! King, et ton sceptre ? Un spectre ton sceptre ? non un machin, une chose, un truc. Rien. Si peu. Roi ? bout de roi, bout de ficelle ! bout de couronne ? L’habit qui ne fait pas le roi, fait le moine ? N’importe. Rien.

Roi d’accord, mais d’un royaume intermédiaire


Aux enfants, on raconte des histoires que l’on dit fantastiques. En réalité c’est l’adulte, le conteur, qui trouve l’histoire « fantastique », pas vraie, irréelle. L’enfant lui n’a pas l’incrédulité de l’adulte. Il se sert de l’histoire qu’il assimile à la réalité ! Il va même se construire avec ! se structurer et structurer sa pensée et sa vision du mondeAvec les matériaux les plus fous, monstres et chimères il se construit sans se rater ! Cela n’empêche pas les adultes responsables de penser que ce sont leurs principes éducatifs (assorti d écoles adéquates) qui construisent et façonnent leur progéniture. Bien sûr ils concourent, bien sûr ils collaborent utilement mais le véritable maître d’œuvre et le dernier reste à l’enfant !

L’enfant, le petit enfant ,il va son bonhomme de cheminLe principal carburant qui règle sa conduite c’est l’amour qu’on lui donne, pour le reste, il en fait son affaire. Enfin ça ne dure qu’un temps, un jour il est grand et le jeu, l’esprit du jeu deviennent impropre à sa grandeur. Il reste a un reliquatUn goût, un appétit, une curiosité dont il se servira pour aimer à son tour..Pour essayer que l’amour soit une histoire fantastique, une histoire de roi et de princesse ! BastaLe voilà en quête d’incrédulité ! d’innocence perdue ! Le théâtre peut être l’héritage possible de ce royaume de l’enfance oublié, perduEt l’art d’une manière générale peut prendre la relève du jeu. Freud le pensait qui disait que « l’art forme un royaume intermédiaire entre une réalité qui ne répond pas à nos souhaits et une vie imaginative qui les accomplit ».

« Shakesspeare de fracas et furie » nous offre donc un tel royaume intermédiaire à investir et explorer. Un rêve d’amour fou. Retour sur soi, en enfant-roi. I am the King.

Hamlet : l’infant, ou l’informe , ou l’inachevé , ou l’indéterminé ouun mode de penser, impensé. Quel ? Peut-être s’agirait-il de ce que J-B. Pontalis qualifie de pensée rêvante. Il dit : « La pensée rêvante que j’appelle de mes vœux puiserait dans le rêve la force d’être irréfléchie, inconvenante, de s’avancer à ses risques et périls, comme un somnambule. » J-B. Pontalis s’interroge : qui en est capable ? se demande-t-il.

Il s’y essaie mais il s’avoue toujours rattrapé par « la pensée discursive, argumentée, arrimée au savoir, qui ne peut que se justifier et ne consent pas à se contredire ». la pensée rêvante serait-elle donc introuvable comme seulement soupçonnée ?

Soupçonnons qu’il pourrait s’agir d’un état prénatal de la pensée. Une pensée qui cherche à sortir des limbes…Celle-là même qui agite Hamlet ? …À ses risques et périls. Entre furie et fracas. Venir ou ne pas venir au monde débouche sur quoi ?

Venir au monde à mourir ! seulement de cela nous ne saurions douter. Sollers développe admirablement cette idée dans « Femmes ».

Persona non grata
l’acteur reste
un suppôt de satan

Persona ! Parlons du Persona…Le persona n’est pas la personne. Il n’est pas le personnage non plus. Il est une phase intermédiaire entre la personne et le personnage. Une image, un masque qui colle à la peau de chacun et dont on ne peut se départir. D’où, l’exigence sans cesse renouvelée, d’être aimé pour soi-même ! Aspiration absolue qui méconnaît le persona, voudrait en faire l’économie. Mais est-ce bien possible ? Parlons-en, parlons de l’amour des uns pour les autres. D’amour. De désir d’amour. Risquons de dire que l’amour est impossible. Donc serait seulement possible, la quête. Die Whäre Liebe. L’amour véritable ? Une tentation, jamais possible. Le désir de la personne se manque toujours. Car,le désir n’est jamais nu, toujours du phantasme l’accompagne, toujours du persona s’interpose. Donc l’autrela cible- l’objet du désir n’est jamais atteint en sa personne…Il y a toujours un mouchoir, un petit bout de chiffon, un petit morceau de papier, un petit rien qui déplace, dévie la flèched’Éros ! Quel énergumène !

Si la personne est hors d’atteinte, c’est qu’il n’est pas de personne sans persona. Le persona serait donc cette fine pellicule de soi (de soie) qui nous colle à la peau, qui nous ressemble, un décalque non décollé de son modèle, un sosie trait pour trait qui m’accompagne, qui me respire, qui m’agit autoportrait ambulant. Bref mon persona serait ce « personnage » que je ne cesse d’être pour autrui et pour moi-même et qui existe sans exister. Je suis porteur d’une réalité assise le cul entre deux chaises et je dois me démerder avec ça.

Le persona serait donc l’acteur viscéral et organique que je suis, que je fasse du théâtre ou pas. Acteur-né, pour lequel le ventre maternel fut mon antre en scène. Naissance : j’entre en scène et j’en sors! bienvenu au monde ! S’il en fut un qui n’en douta pas de cette entrée/sortie là , ce fut l’ami William Shakespeare. Folie ! Nous sommes bien d’accord ce fut folie que l’homme vint au monde : il y était persona non grata. Contradiction.

On se voudrait innocent de cette folie. On n’a rien demandé. Le monde est un théâtre et nous sommes des acteurs fait de l’étoffe des songes.. Presque du Shakespeare dans le texte. En tout cas, les Fauvel ont choisi de naître dans la caverne du théâtre du globe. Entre phantasme et réalité, ils n’en sortent pas. Ils ne font que cela : entrer /sortir dans un même mouvement. Tout se délite et tout se tient.. Lérection et lécroulement ravageur des images atteint des sommets. Jeu de massacre.

C’est fou comme les acteurs aspirent au pire, à s’investir du pire : trouver un salaud ou une salope de la pire espèce et livrer le/la en pâture aux acteurs/trices ! Ah les charognesça se précipite toute gueule dehors ! Taïot ! Taîot ! L’acteur baffre, se repaît, se goinfre de tout le mal possible ! Se roule dans la fange, dans l’horreur avec délectation. Quelle passion dans le mal ! Quelle gourmandise dans la turpitude ! Comme la morale se conchieBacchanales ! Stupre et crimes : roulez manège !

C’est pourquoi l’acteur à son ordinaire heurte le sens commun et finit toujours par trouver sa place au pilori, avec à sa droite une sorcière et à sa gauche le mauvais larron et lui homme et/ou femme indéterminés Hamlet encore.

Le théâtre, l’acteur, le persona (la personne /acteur. Pas d’existence de soi sans image de soi) sont mal vus de ceux qui professe l’amour du prochain. Ils ont des théories de l’innocence organisées en textes sacrés et foi religieuse. Alors évidemment le théâtre exerce un attrait malsain car il joue sur l’équivoque de cette satanée image chevillée au corps (le persona) qui capte la crédulité et génère un credo qui n’a pour horizon que le vide et le néant et dans le meilleur des cas le désamour du prochain. Dieu ne peut y reconnaître les siens. L’acteur est une icône païenne et avec les frères Fauvel nous est offerte, deux heures de travaux pratiques. Ah les infâmes (à suivre)

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Dernière mise à jour de cette page le 07/02/2009

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